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LE RAP ET LE CINEMA

Mélange osé mais fructueux ?

· Louis Campagnie

De Elvis Presley à David Bowie en passant par Justin Timberlake, Madonna, Rihanna et Johnny Halliday, nombreux sont ceux parmi les plus grands artistes musicaux de l’histoire qui ont une fois au moins tenté l’expérience du cinéma. Pour le meilleur... comme pour le pire diront certains.

Mais qu’en est-il du rap ? Après les sorties de Taxi 5, nouveau volet de la saga initiée par Luc Besson en 1998 (20 ans déjà !) et de Black Panther dont les bandes originales sont entièrement constituée de morceaux de rap, il semble intéressant pour la rédaction de 16 Mesures de revenir sur les relations que les deux médiums ont entretenu jusque là.

Depuis les années 2000, de nombreux long-métrages ont vu l’apparition de rappeurs renommés se glissant dans la peau de rôle plus ou moins éloignés de leur personnage de la scène musicale. De Eminem à Joey Starr en passant par Ice-T, 2pac et plus récemment Nekfeu, Sadek et bientôt Sneazzy.

Sous-culture, musique de la rue, souvent associée à une certaine population, conspuée (mais aussi adorée) pour son irrévérence et parfois même accusée d’attiser la violence chez les jeunes

générations, le rap peut-il se marier avec un art centenaire aussi « noble » que le cinéma ? Et si oui, comment ces deux formes d’arts peuvent-elles cohabiter ? Pour quelles raisons sont-elles amenées à le faire ? Mais surtout, pour quel résultat ?

Pourquoi se lancer dans le cinéma quand on est rappeur ?

Que fait le rappeur sinon raconter des histoires ? Comme tout artiste, son but est d’établir une réflexion, créer un univers personnel sur la base de son vécu et de son expérience. C’est l’essence même de l’art que de chercher à développer un point de vue à soi sur le monde et le partager à son audience. Cette réflexion évolue et il se peut un jour que le rappeur en vienne à se demander s’il ne pourrait pas prolonger cette dernière sur un médium différent.

Le cinéma et la musique répondent à leurs propres codes, à leur propre grammaire et à leurs histoires respectives. Ce qu’un rappeur transmet par la musique est différent de ce que les images animées du cinéma peuvent offrir. Il ne s’agit pas de comparer les deux médiums, car ils sont en réalité complémentaires : la musique pouvant accompagner les images d’un film, tout comme un clip vidéo peut accompagner une musique.

Pour un rappeur, mettre en image son univers peut venir enrichir sa réflexion et son univers (Comment c’est loin, avec Orelsan), et / ou raconter la même histoire sous une forme différente (Eminem qui raconte son vécu de manière très, très romancée dans 8 Miles).

Il existe une autre raison, probablement plus pragmatique. En effet le rap a beau occuper chaque année les plus hautes places des meilleures ventes d’albums et remplir de nombreuses salles en France, il est encore considérée - probablement à tort au regard de son évolution - par une catégorie de la population comme une sous-culture de la rue, une ode à la violence, voire de la « musique nègre » pour les plus racistes.

Tout le contraire du cinéma qui, du haut de plus de cent années d’existence, a eu bien le temps de prouver sa sacro-sainte dignité si chère à cette intelligentsia hautaine. Au fond, rien d’alarmant quand on se rappelle que le rock a subit les mêmes critiques à son époque. C’est un phénomène générationnel très classique qui tend déjà à disparaitre (Et oui, même les « vieux » commencent à écouter Skyrock).

Autrement, les films sur le rap ne font pas forcément figurer des rappeurs réels, ils peuvent simplement aborder le monde du hip-hop, son histoire, ses problématiques.

Les différents types de cohabitation ?

Plusieurs catégories sont à distinguer lorsqu’on parle de rappeurs ayant tenté l’expérience du cinéma.

Les biopics

Le plus connu d’entre eux pour les générations actuelles est probablement le 8 Mile de Eminem réalisé par Curtis Hanson. Relecture un poil (beaucoup même) fantasmée du passé du Marshall Mathers, et bien qu’officiellement pas un réel biopic, il s’inscrit dans la veine écoconsciente que le rappeur a façonné dans son oeuvre. A travers le prisme du cinéma, l’artiste s’ouvre, se dévoile au public qui peut enfin poser des images sur ce que le géant du rap nous raconte dans ses lyrics. On assiste à une sorte de genèse du rappeur qui tente de rappeler ses

origines modestes et ce que lui a coûté son ascension artistique et médiatique.

C’est alors le rapport entre l’artiste et son public, élément indéniablement essentiel du rap - genre musical particulièrement brut et terre-à-terre -, qui devient le centre névralgique de cette entreprise cinématographique.

Mais parfois, c’est simplement un pan de l’histoire de la musique que les cinéastes veulent nous raconter. Parfois avec brio (Straight Outta Campton de F. Gary Gray) ou avec une légère pointe de déception (All Eyes on me de Benny Boom, trop facile et trop cliché). Une telle entreprise est bénéfique au monde du rap car elle permet de le crédibiliser, de le faire entrer dans une histoire commune et accessible à tous. On peut apprécier ces films sans même connaitre les rappeurs.

Les pures et simples reconversions

Elles sont rares, mais le meilleur exemple de ce type d’inclusion du rap dans le cinéma, c’est assurément Joey Starr. Sortie de son célèbre duo NTM, le bonhomme a marqué les esprits dans Polisse de Maïwenn. Film à la fois perturbant et poignant, il a lancé la carrière du rappeur en tant qu’acteur. Plusieurs films ont suivi et le rappeur, après être devenu une personnalité médiatique toujours aussi provocante, a prouvé son talent devant une caméra.

C’est une totale reconversion qui a eu lieu ici et Joey Starr et la seule question réside dans l’héritage de l’univers extrêmement particulier du rappeur dans les productions cinématographiques dans lequel il joue. Au moins, si certains l’accuseront d’avoir laissé son âme à quelques films un poil mercantiles, il n’a en rien perdu de sa verbe, de sa présence, et de son authenticité dans ses rôles.

Les caméos - ou simple seconds rôles - de rappeurs sont toujours une occasion de voir nos artistes musicaux préférés dans des films plus ou moins bons, mais dont les apparitions sont toujours un pur régal. Mentions spéciales aux rôles d’Ice Cube dans la série 21 Jump Street dans un rôle anecdotique mais proprement génial et dans une moindre mesure celui de Kaaris dans Braqueurs. S’ils n’apportent pas réellement quoique ce soit aux carrières des différents artistes, ces caméos font toujours plaisir aux fans.

Les bandes originales (Taxi 5, Black Panther etc...)

Ici, c’est l’énergie et la résonance politique du rap, deux éléments qui participent à sa singularité, qui amènent les cinéastes à le superposer à l’image.

La scène de course-poursuite de Black panther dans les rues de Séoul est particulièrement significative. Elle aurait été ô combien moins spectaculaire et symbolique si elle n’avait pas été montée sur le son Opps mené par Vince Staples, Kendrick Lamar et Yugen Blakrok. Dynamique et percutant, il rend la scène bien plus dynamique qu’elle ne l’aurait été sans, mais rappelle également le propos du film principalement axé sur les communautés Africaines (et donc afroaméricaines, d’où le rap prend sa source originellement).

Mais c’est aussi une volonté commerciale qui s’affirme ici. Du Kendrick Lamar dans un film Hollywoodien, particulièrement celui-ci, cela reste un bon gros coup de pub. Volonté artistique ou coup de génie commercial bien opportuniste ? A chacun son avis et son interprétation. Il ne faut tout de même pas oublier que l’industrie de la musique tout autant que celle du cinéma est considérablement sous l’influence de l’argent.

Bonus - liste de film lié au rap à voir :

- 8 mile, Curtis Hanson : Peut être un peu trop dans l’égo trip, le film n’en reste pas moins une histoire prenante, parfaitement représentative de l’univers de sa tête d’affiche, et dotée d’un final diablement culte et jouissif.

- Comment c’est loin, Christopher Offeinstein / Orelsan : Petit OVNI du cinéma que ce film dont la forme a certes beaucoup moins de prétention que son propos, mais est aussi en total accord avec l’univers désabusé et sarcastique du branleur préféré des français.

- La Haine, Matthieu Kassovitz : Pamphlet social à la fois pertinent et mis en scène avec génie, le film a beau avoir peu de lien direct avec le rap, il rappelle les problèmes qui ont lieu dans les cités en France, partagent ainsi une problématique sociale chère à de nombreux artistes du rap.

- N.W.A : Straight Outta Campton, F. Gary Gray : Biopic poignant et survitaminé du groupe éponyme, un monument de l’histoire du rap très bien raconté.

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